mercredi 1 avril 2009

Fabrique de l'homme occidental




À tous les repas pris en commun, nous invitons la liberté à s'asseoir. La place demeure vide mais le couvert reste mis.

René Char

lundi 30 mars 2009

Dupuytren




Ainsi la triste histoire une dernière fois redite ils restèrent assis comme devenus de pierre. Par l'unique fenêtre l'aube ne versait nul jour. De la rue nul bruit de résurrection. A moins qu'abîmés dans qui sait quelles pensées ils n'y fussent insensibles. A la lumière du jour. Au bruit de résurrection. Quelles pensées qui sait. Pensées non, pas pensées. Abîmes de conscience. Abîmés dans qui sait quels abîmes de conscience. D'inconscience. Jusqu'où nul jour ne peut atteindre. Nul bruit. Ainsi restèrent assis comme devenus de pierre. La triste histoire une dernière fois redite.

Samuel Beckett

samedi 28 mars 2009

Le père du père de mon père




Je m'souviens mon père disait...



Quand le père du père de mon père avait une tâche difficile à accomplir, il se rendait à un certain endroit dans la forêt, allumait un feu et se plongeait dans une prière silencieuse. Et ce qu'il avait à accomplir se réalisait.



Quand, plus tard, le père de mon père se trouva confronté à la même tâche, il se rendit à ce même endroit dans la forêt et dit : "nous ne savons plus allumer le feu mais nous savons encore dire la prière". Et ce qu'il avait à accomplir se réalisa.



Plus tard, mon père (…) lui aussi alla dans la forêt et dit : "nous ne savons plus allumer le feu, nous ne connaissons plus les mystères de la prière mais nous connaissons encore l'endroit précis dans la forêt ou cela se passait et cela doit suffire". Et cela fut suffisant (…)



Mais quand, à mon tour, j'eus à faire face à la même tâche, je suis resté à la maison et j'ai dit : "nous ne savons plus allumer le feu, nous ne savons plus dire les prières, nous ne connaissons même plus l'endroit dans la forêt mais nous savons encore raconter l'histoire".



Ainsi parlait mon père...

jeudi 26 mars 2009

Qu'il était bleu, le ciel




Colloque sentimental

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l'heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l'on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé.

-Te souvient-il de notre extase ancienne ?
-Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne ?

-Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ?
Toujours vois tu mon âme en rêve? -Non.

-Ah! les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches! -C'est possible.

Qu'il était bleu, le ciel, et grand l'espoir !
-L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.

Paul Verlaine

mardi 24 mars 2009

Dégradation




Ma pensée m'abandonne, à tous les degrés. Depuis le fait simple de la pensée jusqu'au fait extérieur de sa matérialisation dans les mots. Mots, formes de phrases, directions intérieures de la pensée, réactions simples de l'esprit, je suis à la poursuite constante de mon être intellectuel. Lors donc que je peux saisir une forme, si imparfaite soit-elle, je la fixe, dans la crainte de perdre toute la pensée. Je suis au-dessous de moi-même, je le sais, j'en souffre, mais j'y consens dans la peur de ne pas mourir tout à fait.

Antonin Artaud (Lettres à Jacques Rivière)

dimanche 22 mars 2009

Vagabondage




Quand je rencontre une idée qui n'est pas de ce monde, c'est comme si pour moi grandissait le monde.

Antonio Porchia

mardi 17 mars 2009

Marron glacé




...Avec le temps qu'arbre défeuille
Quand il ne reste en branche feuille
Qui n'aille à terre
Avec pauvreté qui m'atterre
Qui de partout me fait la guerre
Au temps d'hiver...

Rutebeuf

samedi 14 mars 2009

Un roi sans divertissement


Le roi :
"C'est mon palais...


-Mon jardin...


-Ma frontière...


-Mes sujets..."


"Cela ne vous suffit pas ? demande l'homme.

- Cela vous suffirait ?" dit le roi.

jeudi 12 mars 2009

Le curieux de...




Dégoûtant personnage

Il est curieux ! Ce type
Il est curieux !
Tout à l'heure, dans la rue, je regardais passer
une jolie femme ...
Il la regardait aussi !
Je lui ai dit :
- A quoi pensiez-vous en regardant cette jolie femme ?
Il m'a dit :
- A la même chose que vous !
Je lui ai dit :
- Vous êtes un dégoûtant personnage !

Raymond Devos

lundi 9 mars 2009

Échu




Les anges nous traversent parce qu'ils
sont nous-mêmes
désinvoltes dans l'extase et tout en
précaution
pour celui qui, tantôt l'un tantôt l'autre,
risque la chute.

Paul Chamberland

jeudi 5 mars 2009

Humain, trop humain




sans doute en nous il tourne une



autre terre autour d'un autre



soleil car le jour en nous n'a pas de fin le soleil



en nous ne se couche pas



sans doute en nous il tourne une
autre terre autour d'un autre
soleil car le jour en nous n'a pas de fin le soleil
en nous ne se couche pas

Henri Meschonnic



vendredi 27 février 2009

Regarde




Regarde,
L'arbre, le parapet de la terrasse,
L'aire, qui semble peinte sur le vide,
Les masses du safran clair dans le ravin,
À peine frémissent-ils, reflet peut-être
D'autres arbres et d'autres pierres sur un fleuve.
Regarde !

Yves Bonnefoy

dimanche 22 février 2009

Ces gens qui sont des arbres




L'homme, quand il est seulement ce que semble être l'homme, n'est presque rien.

Antonio Porchia

vendredi 20 février 2009

Au milieu de cette agitation




Et, au milieu de cette agitation, ils passaient, absorbés, comme deux hommes traversant à vive allure une vaste solitude.

lundi 16 février 2009

Rondeur




Tombeau de Petite

Petite m'aimait je ne sais trop pourquoi
Petite aux narines des roses sur la vie lente
Sans autre nom que Petite et le parfum des plantes
Petite d'un jardin comme tes mains sur moi

Le lierre emporte les maisons loin de la terre
Et l'amandier traverse enfin les murs
Petite me disait restons dans la lumière
Mais la nuit couvrait l'âme de forêts d'oiseaux durs

Petite aimait le monde aux soleils de la neige
Sommes allés Petite et sommes revenus
Par la route où craquaient les lis de tes joues fraîches
Petite était malade est morte et blanche laisse
Au ciel passer les jours qu'elle n'a pas connus.

Jean-Philippe Salabreuil

vendredi 13 février 2009

L'homme sans visage



S..., 10 ans

L'homme sans visage est si précieux qu'on le trouve dans tous les orchestres, il n'a pas d'yeux mais l'écoute.

S...

mercredi 11 février 2009

La réalité des pierres




Je ne connais du monde que la réalité des pierres pour les avoir reçues à toute volée à la face. Je ne les ai pas rejetées après qu'elles retombèrent à mes pieds avec un bruit sans écho. Mais je les garde avec la terre qui leur servit d'empreinte. Je les garde comme une gangue arrachée après une lutte sans merci. Elles contiennent je le sais ma seule et véritable puissance. À travers leur opacité sanglante, le monde me fut révélé, et je n'aurais jamais reçu le don sans leur arête sur ma chair.

À travers leur opacité je sais que le monde est présent (...)

Jacques Prevel

mardi 10 février 2009

Holà !



Honoré Daumier, Crispin et Scapin.

Depuis que moi seul sais ce qui m'arrive, il ne m'arrive rien.

Antonio Porchia

dimanche 8 février 2009

Fruits défendus




Ont pouvoir sur moi, plus que tous les infinis, mes trois ou quatre habitudes innocentes.

Antonio Porchia

samedi 7 février 2009

Bis repetita



S..., 10 ans

Gloire à Dieu pour les choses bariolées,
Pour les cieux de tons jumelés comme les vaches tavelées,
Pour les roses grains de beauté mouchetant la truite qui nage ;
Les ailes des pinsons ; les frais charbons ardents des marrons chus

G. M. Hopkins

mercredi 4 février 2009

Humanimalité




La douleur humaine, quand elle dort, n'a pas de forme. Si on la réveille, elle prend la forme de qui la réveille.

Antonio Porchia

samedi 31 janvier 2009

Fuir ! là-bas fuir !




La chair est triste, hélas
! et j'ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D'être parmi l'écume inconnue et les cieux !
(...)

Stéphane Mallarmé

mercredi 28 janvier 2009

Bienvenue aux Nations Unies


lundi 26 janvier 2009

Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent...


samedi 24 janvier 2009

Sohrâb Sepehri : peintures (10)















mardi 20 janvier 2009

Ouvrez, ouvrez-moi...




Ouvrez, ouvrez-moi, mes beaux anges,
— Car j'ai mangé d'un pain amer —
De mon vivant la porte du ciel —
Même si cela vous est interdit.

Else Lasker-Schüler

vendredi 9 janvier 2009

Coucher de soleil sur Gaza


collage

ne me reste plus
que l'errance dans ton ombre qui est mon ombre
ne me reste plus
que d'habiter ta voix qui est ma voix...

************
- la voie est-elle devenue étroite, ô camarade
alors qu'elle commence à tes pas ?
- Assiégé par la mer et les livres saints
- Sommes-nous finis ?
- Non. Nous résisterons comme les monuments anciens
nous résisteront au temps comme les crânes des morts
comme l'air et le regard des martyrs, nous résisteront...

************
il comprend -m'a-t-il dit- que la patrie
c'est de boire le café de sa mère
et de rentrer au soir...

Mahmoud Darwich (extraits de Rien qu'une autre année)

lundi 5 janvier 2009

En vain se donne à tes yeux...




En vain se donne à tes yeux ce qui se donne à tes yeux, si tu n'as personne à qui en rendre grâce.

Antonio Porchia

vendredi 2 janvier 2009

Citadine




Gloire à Dieu pour les choses bariolées,
Pour les cieux de tons jumelés comme les vaches tavelées,
Pour les roses grains de beauté mouchetant la truite qui nage ;
Les ailes des pinsons ; les frais charbons ardents des marrons chus

G. M. Hopkins

samedi 20 décembre 2008

Nature et culture




Un ami, une fleur, une étoile ne sont rien, si tu ne mets en eux un ami, une fleur, une étoile.

Antonio Porchia

vendredi 12 décembre 2008

Vues des anges...peut-être...




Vues des anges, les cimes des arbres peut-être
sont des racines, buvant les cieux ;
et dans le sol, les profondes racines d'un hêtre
leur semblent des faîtes silencieux.

Rainer Maria Rilke

mardi 9 décembre 2008

Sohrâb Sepehri : Jusqu'à la pulsation humide du matin



S. Sepehri



Jusqu'à la pulsation humide du matin

Ah ! Quelle splendeur dans le don des surfaces !
Ô noble cancer de la solitude,
Que ma surface te soit octroyée !

Une personne est venue
Qui a prolongé ma main
Jusqu'aux muscles du paradis.
Une personne est venue portant la clarté du matin des religions
Au milieu des boutons de sa chemise.
Elle tissait des fenêtres
Avec l'herbe sèche de versets anciens.
Comme les avant-hiers de la pensée, elle était jeune.
Son gosier s'était empli
Du caractère bleu des fleuves.
Une personne est venue qui a emporté mes livres.
Au-dessus de ma tête, elle a tiré le dais de l'harmonie des fleurs,
Elle a déployé mon soir en lucarnes répétées,
Elle a disposé ma table sous la spiritualité de la pluie.
Puis, nous nous sommes assis,
Nous avons parlé de minutes boisées,
De mots dont la vie s'écoulait au cœur de l'eau.
Notre séjour sous les nuages opportuns
Tel le corps étourdi d'une impromptue colombe
Occupait un délicieux volume.

C'était le milieu de la nuit, dans l'agitation des fruits
La silhouette des arbres se fit étrange,
Le fil moite de notre sommeil s'égara.
Puis
La main se baigna dans les prémices du corps.
Puis, dans les entrailles humides de l'orme du jardin
Ce fut le matin.


Poème extrait de VOLUME VERT de Sohrâb SEPEHRI
(traduit du persan par Tayebeh HASHEMI et Jean-Restom NASSER)

mardi 2 décembre 2008

Reproduction




La réalité des pierres...